Les mosaïques

Les mosaïques figurées et polychromes font leur apparition en Afrique à partir du 2e siècle av.j, en particulier à Carthage et à Utique, mais aussi dans les autres villes portuaires. On pense qu’un important atelier existait dans la ville d’Acholla, aujourd’hui Botria, voisine de Sousse. Les riches Hadrumétins aimaient décorer leurs demeures de mosaïques[1] ; ils avaient une préférence pour le thème de l’eau et pour les divinités de l’eau.

On trouve également les thèmes ordinaires, comme ceux qui sont en liaison avec la vie agricole et la représentation des saisons. L’art de la mosaïque s’est enrichi, à partir du début du 3e siècle, par l’apparition des sociétés de chasse qui diffusèrent des mosaïques qui servaient leur propagande. Désormais, l’évergétisme s’oriente de plus en plus vers l’organisation des fêtes et des spectacles plutôt que vers la construction de bâtiments publics. Il n’y a pas lieu de croire que ces tableaux contiennent un nombre considérable de poncifs ; à l’exception, peut-être, des tableaux inspirés de la mythologie gréco-romaine et des thèmes nilotiques, ces mosaïques livrent de précieux renseignements sur les monuments de la ville, en particulier les monuments de spectacles, ainsi que sur la vie quotidienne, sociale, culturelle et économique.

 Les mosaïques de musée du Sousse

Les mosaïques de musée du Sousse

[1]Dans une maison d’Acholla, toutes les pièces étaient pavées de mosaïques, soit environ 1175 m2. Cf. S. Gozlan, La maison du triomphe à Acholla (Botria, Tunisie), I – Les mosaïques, coll. De l’Ecole française de Rome, 160, 1992.

Les scènes de mythologie, généralement inspirées de la peinture hellénistique, sont nombreuses. Les plus répandues sont les scènes marines qui représentent soit Oceanus, dieu de la mer, soit Neptunus, maître des eaux de mer et des eaux douces et génie du lieu (geniusloci).

Ces représentations sont assurément le résultat d’un choix des armateurs hadrumétins qui souhaitaient honorer les dieux qui protégeaient leur commerce. Les figures d’Océan sont presque invariables : il est souvent représenté par une tête isolée qu’on retrouve comme décor d’un bassin d’une maison romaine du milieu du 2e siècle. Le fond est décoré de la tête d’Océan .

la chevelure, laissant échapper des pattes de crabes, et la barbe, lavées par les flots,sont teintes de différentes couleurs marines, avec, comme pour Neptune (ci-dessous) une prédominance pour le vert. Autour de la tête, une faune aquatique représentant rascasse, torpille, daurade, murène, crabe, oursin, calmar, poulpe et seiche.

Bassin pavé d’une tête d’Océan

Bassin pavé d’une tête d’Océan

Océan figure sur une très belle mosaïque qui décorait le sol d’une chambre à coucher d’une maison romaine du 2e siècle[1].Comme on s’y attendait dans un tel contexte, le propriétaire a commandé une scène de séduction, alternant résistance et consentement .suivies de façon attentionnée et régulière par Océan discret, puisque représenté par un masque placé aux intersections de huit médaillons dans lesquels sont dessinées les scènes en question. Comme d’habitude, la chevelure du dieu est désordonnée, mais la barbe, en deux pointes, est mieux traitée. En fonction de la scène qu’il regarde, le masque estsouriant, gaie, triste, indifférent ou narquois. Chaque médaillon représente un Satyre à la conquête d’une Bacchante

Satyre et Bacchante surveillés par Océan

Satyre et Bacchante surveillés par Océan

 

Satyre et Bacchante accompagnent naturellement Dionysos/Bacchus, lui aussi très à l’honneur à Hadrumète. Dans un cadre aux angles garnis de cratères laissant échapper des sarments de vignes qui emprisonnent des bacchoi vendangeurs, des canards, des grives et des perdrix. On peut affirmer qu’il s’agit de l’un des plus beaux tableaux mosaïqués du monde célébrant son triomphe indien[2].Jeune et imberbe, assis sur un char à deux roues.

il redresse le buste en vainqueur. Vêtu d’une robe à manches longues, il tient de la main droite une longue lance. A ses côtés, légèrement au-dessus, une Victoire nue aux ailes déployées tenant une palme à feuilles pointues. Au milieu du tableau une jolie bacchante frappe sur un tambourin muni de pattes de crabe. Quatre tigresses précédées d’un satyre, tirent docilement le char. Un autre satyre ferme le cortège. En bas, une panthère buvant dans un canthare et devant un lion chevauché par un Dionysos enfant.

Triomphe de Dionysos/Bacchus

Triomphe de Dionysos/Bacchus

L’une des plus belles mosaïques du musée, représente le triomphe de Neptune/Poseidon[3]. Complètement nu, le génie de la ville d’Hadrumète (geniusloci), se tient debout sur un char traîné par deux chevaux marins (hippocampes) galopant[4].Le corps musclé est mis en valeur grâce à des jeux d’ombre, Neptune tient les reines de la main gauche, le trident, son harpon à trois pointes, de la main droite.

 

Triomphe de Poseidon/Neptune

Triomphe de Poseidon/Neptune

Parmi les divinités marines en vogue à Hadrumète, figure naturellement Vénus Marine/Aphrodite Anadyomène, c’est-à-dire « sortie des flots » la mosaïque la représente dans une coquille, son lieu de naissance, une évocation de son caractère marin[5].

Moins complète aujourd’hui que lors de sa découverte, la mosaïque fait figurer des amours chevauchant chacun un dauphin ; en bas, quatre barques montées chacune par deux pêcheurs utilisantdes filetset des lignes.

 

Venus /Aphrodite, Anadyomène (sortie des flots)

Venus /Aphrodite, Anadyomène (sortie des flots)


[1] L. Foucher, Inventaire des mosaïques (feuille n° 57 de l’Atlas Archéologique, Sousse), Tunis 1960, p. 99-101, n° 57.220, pl. Lb.

[2] Etant le seul dieu né d’une mortelle, Sémélé, aimée « clandestine » de Zeus, il doit convaincre les dieux de l’Olympe en commençant par la conquête des Indes.

[3] Originellement maître des eaux douces vives ; la mer est aussi son domaine indiscuté où il règne en véritable Zeus. Quand il en sort, il rappelle la descente de Zeus du sommet de l’Olympe et les monstres marins le célèbrent en quittant leurs cachettes.

[4] D’après une légende arcadienne, Poseidon aurait échappé à Kronos par la substitution d’un poulain (Pausanias, 8.8.2).

[5] Cette image illustre la naissance de Vénus ; née dans une coquille de l’écume de la mer (selon la Théogante d’Hésiode), le coquillage est un de ses attributs favoris et on a la voit souvent associée au dauphin.

Les quelques témoignages que nous avons sur l’économie d’Hadrumète soulignent l’importance de la pêche et de l’élevage. Le commerce maritime, principale source de richesse des armateurs hadrumétins, est évoqué par quelques figures de bateaux voiliers

Navire

Navire

Nous connaissons un des bureaux de cette place, celui des naviculaires de Sufetula, ville de l’intérieur de la Tunisie, dont l’activité est assurément en rapport avec le commerce de l’huile. Les mosaïques à thème nilotique suggèrent des rapports avec le port d’Alexandrie. Sur l’une d’elle, où semble régner une confusion mêlant des scènes locales et des scènes imaginaires, on voit des pygmées livrant combat à un hippopotame ; aujourd’hui incomplète, la mosaïque montrait également un combat entre pygmées et grues d’un côté et contre un crocodilede l’autre

Scène nilotique ; pygmées chassant un hippopotame

Scène nilotique ; pygmées chassant un hippopotame

Les mosaïques évoquent de façon abondante mais concrète les scènes de pêche : outre la pêche au filet, on pêchait aussi au harpon, aux nasses, à l’épervier ou à la ligne.

Scène de pêche

Scène de pêche

Une véritable « planche d’histoire naturelle[1] », trouvée dans la catacombe d’Hermès où elle pavait le sol d’une chambre funéraire, met en valeur toutes les espèces de poissons et de mollusques de Méditerranée interrompue des quatre scènes de pêches locales évoquées ci-dessus

Poissons et mollusques de Méditerranée

Poissons et mollusques de Méditerranée

Sur d’autres mosaïques, placées souvent à l’entrée des maisons, figurent un ou plusieurs poissons, parfois des poissons sortant d’un panier.

On attribue, en effet, aux poissons une valeur prophylactique

Poissons à valeur prophylactique

Poissons à valeur prophylactique

Panier à poissons

Panier à poissons

la vie rurale est rythmée par les quatre saisons qui constituent un thème fréquent de la production mosaïquée. Un beau tableau de Thysdrus, aujourd’hui el-Jem, dit l’essentiel sur ces saisons. L’année commence par le printemps et finit par l’hiver. Chaque saison est indiquée par un portrait masculin placé à gauche et suivi par les noms des mois correspondants. Chaque mois est caractérisé par une petite scène figurant une fête religieuse ou des travaux agricoles.

Calendrier Agricole

Calendrier Agricole

Deux produits dominaient l’économie locale: les céréales et l’olivier ; la vigne pourtant fréquente sur les tableaux, ne devait pas occuper une place importante. Pour les travaux dans les champs, on préférait les taureaux et les bœufs, l’âne et le mulet. L’élevage le plus développé était sans doute le petit bétail, moutons, chèvres et animaux de basse-cour (poules, coqs, oies, canards qu’on retrouve souvent représentés, dans les espaces d’accueil, avec des fruits, sous forme de xenia , présents offerts aux hôtes.

Xenia

Xenia

Une mosaïque décorant l’une des pièces d’une maison hadrumétine . Le paysage évoque une steppe accidentée avec au milieu une tour, divers animaux et chevaux : quatre cercles font figurer chacun deux chevaux de course affrontés de part et d’autre d’un palmier ; les deux médaillons qui restent représentent les chevaux appelés Amor et Dominator, Adorandus et Crinitus

Le haras de Sorothus(detail).

Le haras de Sorothus(detail).

Une autre mosaïque montre une scène de quatre chevaux aux pattes antérieures protégées par bandages et aux têtes couronnées d’une palme de la victoire. Les palefreniers qui les tiennent portent des costumes aux couleurs de leurs clubs : les verts (Amator), les rouges (Aura), les bleus (Pupillus) et les blancs (Cupido).

 

Chevaux de course

Chevaux de course

 

Une forte et riche communauté gréco-romaine habitait à Hadrumète depuis 146 avant J.-C. ; elle contribua sans conteste à diffuser son style de vie et son goût pour les jeux scéniques inspirés des poètes grecs et latins

Deux autres tableaux évoquent des pièces de théâtre. La première, une scène de comédie fait évoluer trois acteurs à droite, un esclave subit un châtiment et implore son maître ( ?) qui, le bras droit tendu, s’apprête à le frapper ; à gauche un messager portant un masque intervient pour arrêter la punition.

scene de comedie

Scène de comédie

Une très belle mosaïque représente à l’intérieur d’un médaillon un poète assis, accoudé à un coffre où repose un masque tragique. Il tient de la main gauche un rouleau (volumen) et un calame de la main droite. A ses pieds, un étui contenant douze rouleaux. Le poète regarde un acteur tenant un masque.

Le poète

Le poète

Les Muses sont souvent associées à l’art musical, en particulier dans les représentations en rapport avec Apollon Citharède. De la même maison où fut découverte la tête d’Océan provient cette représentation d’Apollon et des neufs Muses .A l’intérieur d’un cadre en tresses, figurent un grand cercle torsadé et, aux écoinçons, quatre vases différents d’où s’échappent des plantes des quatre saisons : des fleurs, des épis, des raisins et des olives. Dans le grand cercle, un médaillon central, où figurent Apollon et Calliope, aînée des Muses, entourés de huit autres médaillons représentant les huit autres Muses. De gauche à droite et d’en haut : Terpsichore, Muse de la poésie lyrique et de la danse, tenant la lyre, Clio, Muse de l’histoire, tenant des tablettes, Thalie,Muse de la comédie, avec un pedum et un masque, Euterpe, Muse de la musique, tenant deux flutes, Polhymnie, Muse de la pantomime et de la rhétorique, Erato, Muse du chant nuptial, et sa cithare, Uranie, Muse de l’astrologie, et Melpomène,Muse de la tragédie, tenant un masque tragique. Au centre, Apollon nu jusqu’à la ceinture, se tient debout auprès du trépied delphique et appuie son bras gauche sur la traverse d’une lyre.

Apollon et des neufs Muses

Apollon et des neufs Muses

On peut verser encore à ce thème de la musique une mosaïque figurant Orphée charmant les animaux. Il ne reste que le carré central occupé aux angles par un cheval, une panthère et un taureau.Le cercle est divisé en plusieurs médaillons : les premiers sont décorés d’une feuille de lierre cordiforme, les seconds par des oiseaux (pic, perroquet, ibis, canard) ; enfin, près d’Orphée, des mammifères qui écoutent la lyre.

Orphée charmant les animaux

Orphée charmant les animaux

Parmi les images qu’on peut citer en référence à ce thème, beaucoup proviennent soit des tombes soit  sont placées à l’entrée d’une maison ou d’une chambre. C’est surtout des images préventives érigées contre l’envieux (invidus en latin).

Un joli tableau des environs de Sousse, fait figurer au centre la déesse Victoire (Nikè en grec) ailée assise à une table. A droite, la déesse Minerve (Athéna) casquée, les jambes croisées et appuyée sur une lance ; un bouclier à ses pieds. A gauche, un homme à la musculature accusée à moitié nu

 

Légende de l’Attique

Légende de l’Attique

Une très belle mosaïque trouvée dans la salle tiède (tepidarium) des thermes d’une villa romaine de Sousse pourrait être considérée comme ayant une valeur protectrice et préventive. C’est la célèbre Méduse :ses cheveux hérissés de serpents, ses yeux mis en évidence, son regard fascinant qui passe pour pouvoir pétrifier les génies du mal sonnent comme un avertissement contre le mauvais œil, plus particulièrement contre l’envieux.

Méduse

Méduse

Une autre mosaïque représentant un œil était entouré d’une inscription latine (aujourd’hui disparu) qui disait : invidiosibus quod videtis (ce que vous voyez relève des activités de l’envieux).

 

L’œil, symbole contre l’envieux

L’œil, symbole contre l’envieux

Le but de ces représentations est naturellement la neutralisation du Malin auquel on oppose non seulement des textes, mais aussi des images de l’abondance et des symboles de la fécondité : paradis dionysiaques, roses, paniers remplis de fruits, de poissons, des fruits à pépins multiples comme les grenades et les courgettes, tiges de Millet ou épis représentés par groupe de 4, allusion aux saisons, décorent souvent les pavements. Poissons et autres animaux, comme le beau paon, divers oiseaux et volatiles étaient aussi autant de symboles prophylactiques et à valeur bénéfique.

Paon faisant la roue

Paon faisant la roue

La fécondité est généralement représentée par des organes mâles. On la découvre sur une mosaïque de Moknine, aux environs de Sousse, sous forme d’un phallus pisciforme (ou un poisson phalliforme éjaculant ) figuré avec des organes féminins dessinant deux triangles. L’expression O CHARI signifierait ô délice.

Phallus pisciforme

Phallus pisciforme

[1]CIL VIII, 23131 : Invide livide titula (=titulos) tanta quem (=quae) adseverabasfieri non posse, perfectisuntd(ominis) n(ostri)s (DDNNSS) ; minime ne contemnas.

A partir du 3e siècle, les magistrats nouvellement élus offraient de plus en plus à l’occasion de leur entrée en fonction des jeux et des spectacles. Nous connaissons l’un de ces notables, Quintus Caelius Maximus qui paya, à l’occasion de chacun des trois honneurs qu’il géra à Hadrumète, des jeux scéniques au théâtre (ludi), une course de chars dans le cirque (circenses) et un combat de gladiateurs dans l’amphithéâtre (munusgladiatorum). Le spectacle le plus prisé, car trop cher à organiser, était la chasse dans l’amphithéâtre : il fallait en effet acheter les bêtes et payer ceux qui les tueront. Un corpus de ces animaux figure sur une belle mosaïque représentant Ganymède enlevé par l’aigle jupitérien et entouré de huit bêtes: en partant du haut vers la gauche, une tigresse, un cheval, un cerf en fuite, un ours, une antilope, une panthère, un lion et une antilope .

 

Corpus des animaux d’animaux d’amphithéâtre

Corpus des animaux d’amphithéâtre

Une mosaïque de Smirat, non loin de Sousse, raconte avec précision ce type de combats. Découverte dans des thermes privés, elle met en scène quatre chasseurs (Spittara, Bullarius, Hillarinus et Mamertinus) qui affrontent quatre léopards(Victor, Crispinus, Romanus et Luxurius). Les protagonistes sont flanqués de deux divinités, Dionysos, dompteur des fauves, et Diane,chasseresse, et du notable qui a payé le spectacle, Magerius. Au milieu, un héraut porte des sacs d’Argent. De part et d’autre de ce dernier, une inscription latine.

Comptes-rendus d’un spectacle d’amphithéâtre

Comptes-rendus d’un spectacle d’amphithéâtre

La mosaïque dite de la maison des Autruches .Sur cette mosaïque, en forme de T, ont voit quatre chasseurs armés, dont un tient un chiffon (mappa) qui sert à donner le signal, et vingt animaux en mouvement .

Combat d’amphithéâtraux

Combat d’amphithéâtraux

Il arrive également que le spectacle soit limité à un combat entre animaux : un ours contre un taureau, un sanglier contre un cheval (sauvage ?). L’explication de ce phénomène est due sans doute aux prix trop élevé des bêtes sauvages fixés par la loi.

Combat entre un sanglier et un cheval

Combat entre un sanglier et un cheval

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