Le Tophet

Hadrumète était, avec Carthage et Utique, l’une des plus importantes  villes de l’Afrique antique. Les sources antiques font d’elle une fondation phénicienne qui serait, à en croire l’historien latin Salluste[1], plus ancienne que Carthage. Simple relai maritime et commercial au départ, elle devint l’une des plus importantes villes  d’Afrique lorsque Rome détruisit Carthage en 146 avant J.-C. On sait qu’Hadrumète prit le parti de Rome et devint en retour ville libre et amie du peuple romain. Cette liberté lui permettait de se gouverner selon ses coutumes et ses traditions et la plaçait en dehors de la puissance (potestas) du gouverneur de la province. On peut invoquer, comme manifestation de cette liberté, la survivance, jusqu’à la fin du 1er siècle avant J.-C., des pratiques religieuses locales dont en particulier le culte de Baal-Hammon auquel les fidèles les plus en vue de la société hadrumétine n’hésitaient pas à offrir,( en holocauste), un de leurs enfants, le premier-né en général[2]. Un sanctuaire à ciel ouvert, dit tophet, hébergeait ces sacrifices.

L’histoire de ce monument est illustrée par un grand panneau reproduisant une stratigraphie verticale attestant une activité sacrificielle ininterrompue d’environ 8 siècles, soit une durée de vie supérieure à celle du tophet de Carthage.

Stratigraphie du Tophet (d’après P.Cintas)

Stratigraphie du Tophet (d’après P.Cintas)

La vocation du monument comme le principe d’ensevelissement sont les mêmes que dans le tophet de Carthage. C’est un cimetière à six étages où l’on déposait les urnes contenant des restes calcinés d’enfants et d’animaux sacrifiés pour le plus célèbre couple divin de l’Afrique punique, Baal-Hammon et Tanit. La procédure est bien connue : une urne remplie d’ossements et d’objets divers, placée dans une alvéole circulaire d’une trentaine de centimètres de diamètres délimitée par des pierres et surmontée d’un galet, d’une stèle ou d’un cippe. Lorsque toute l’aire sacrificielle est entièrement peuplée d’urnes, et qu’il n’y a plus de place pour en loger une de plus, on procède au remblaiement de l’ensemble avec de la terre bien tassée séparant l’ancien niveau saturé de l’aire nouvellement préparée pour les futurs sacrifices. Durant les huit siècles d’activités, cette opération s’est produite six fois.

Urne du Tophet et restes d’ossements

Urne du Tophet et restes d’ossements

[1] Guerre de Jugurtha, 19.1.

[2] Tertullien, Apologétique, 9 : « On immolait publiquement en Afrique des enfants à Saturne jusqu’au proconsulat de Tibère, qui fit attacher les prêtres eux-mêmes à des croix votives dans ces mêmes arbres de leur temple qui abritaient de leur ombre ces forfaits ; témoins les soldats de notre patrie, qui ont exécuté cet ordre du proconsul. Cependant, maintenant encore, ces pratiques sacrilèges se continuent en secret ». On trouve une description détaillée de la scène chez Diodore de Sicile, 20.14 :  « Il y avait une statue d’airain représentant Kronos, les mains étendues et inclinées vers la terre, de manière que l’enfant qui y était placé roulait et allait tomber dans un gouffre rempli de feu… Il paraît aussi que l’ancien mythe des Grecs, d’après lequel Kronos dévora ses propres enfants, trouve son explication dans cette coutume des Carthaginois. »

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